C’est depuis New York, où je me trouve pour les travaux de l’Assemblée générale des Nations unies, que j’ai appris la disparition de Monsieur Sidya Touré, ancien Premier ministre de la République de Guinée. La distance ne rend pas ces nouvelles plus légères ; elle les rend seulement plus silencieuses.
Je l’ai connu alors que je préparais le Guinéoscope, cet ouvrage par lequel je voulais présenter mon pays au monde et lui restituer sa juste mesure. Pour cela, il fallait aller voir, comprendre, vérifier, et rencontrer ceux qui faisaient alors la Guinée.
C’est le Président Lansana Conté qui m’avait demandé de commencer par son Premier ministre. Je me souviens de la façon dont il m’avait présenté ce technocrate venu d’Abidjan, et qui, venant de lui, valait tous les curriculum vitae du monde : il est comme moi, c’est un paysan, il cultive. Il vivait en Côte d’Ivoire, mais il avait gardé des plantations en Guinée, et le Président y voyait la preuve de ce qui comptait le plus à ses yeux — cet homme aime son pays.
J’ai découvert un Premier ministre décidé. Décidé à accompagner le général Conté, décidé à redresser ce qui pouvait l’être, décidé à construire une Guinée forte et une Guinée qui réussit. Il en parlait avec une clarté qui ne laissait aucune place à l’à-peu-près.
Il m’avait dit alors qu’il n’y parviendrait pas seul, et qu’il existait dans notre pays un vivier de jeunes cadres brillants dans lequel il avait puisé pour composer son équipe. Il avait insisté sur quatre noms, que je me permets de rappeler aujourd’hui : Ibrahima Kassory Fofana, Cellou Dalein Diallo, Ousmane Kaba et Hadja Saran Daraba Kaba. Il ajoutait que je pourrais m’en rendre compte par moi-même, au fil des rencontres que la rédaction du livre allait m’amener à faire.
Je m’en suis rendu compte, en effet, et ce fut l’une des surprises de ce travail. Cette équipe était jeune, remarquablement jeune pour l’époque et pour le pays. Beaucoup de ces ministres avaient quarante ans à peine. Ils n’étaient d’aucun sérail, d’aucune coterie, d’aucune famille qui compte : c’étaient simplement de brillants jeunes cadres guinéens, engagés dans l’avenir de notre pays. Et on leur confiait, malgré leur jeunesse, les affaires de cet État qu’ils avaient servi depuis leurs débuts.
Dans une Guinée où l’âge et l’ancienneté commandaient encore les nominations, c’était une rupture considérable. Elle marquait la volonté du Président et de son Premier ministre d’alors : faire confiance à la compétence plutôt qu’à l’âge, et parier sur une génération que l’on avait formée sans jamais lui donner les moyens d’agir. Il faut leur en reconnaître le mérite à tous les deux.
Le temps a montré ce que valait ce choix. Deux d’entre eux ont dirigé le gouvernement de la Guinée — Cellou Dalein Diallo sous le général Conté, Ibrahima Kassory Fofana sous le Président Alpha Condé —, de sorte qu’avec Sidya Touré lui-même, la Guinée est allée chercher trois fois ses chefs de gouvernement dans la même équipe, en vingt-cinq ans et sous deux Présidents que tout opposait.
Ousmane Kaba, lui, a pris une autre route, et je tiens à la citer parce qu’il n’y a pas que la politique. Dès 1999, l’année même où ce gouvernement prenait fin, il fondait l’Université Kofi Annan de Guinée, devenue la plus grande université privée du pays, où des milliers de jeunes Guinéens ont été formés depuis. Servir son pays ne se résume pas à exercer le pouvoir, et cette œuvre-là durera peut-être plus longtemps que bien des mandats.
Quant à Hadja Saran Daraba Kaba, elle est entrée dans l’histoire par une autre porte encore : en 2010, elle fut la première Guinéenne à se porter candidate à une élection présidentielle, seule femme parmi vingt-quatre candidats. Elle a ouvert une porte restée fermée depuis l’indépendance.
Car il faut s’arrêter un instant sur ce scrutin de 2010. Plusieurs candidats en lice sortaient de cette même équipe de 1996, et ces quatre-là en particulier. Ils se sont affrontés, ils ont défendu des projets différents, ils se sont parfois durement critiqués — et ils ont continué de se respecter. C’est un exemple pour notre jeunesse : on peut être adversaires sans devenir ennemis.
Nous nous retrouvions sur un point essentiel : l’idée que la Guinée est notre avenir, qu’elle porte en elle les moyens de sa réussite, et qu’elle mérite le meilleur.
Nul n’oubliera que lorsque la Guinée est tombée entre les mains de la junte de Moussa Dadis Camara, il a été de ceux qui ont eu le courage de l’affronter et d’exiger publiquement le retour à l’ordre constitutionnel. Il savait ce que l’on risquait alors à parler, et il a parlé quand d’autres se taisaient. Le 28 septembre 2009, il était au stade, parmi ceux que l’on a frappés.
Il s’est éteint à Paris, loin de cette terre qu’il aimait et qu’il n’a jamais cessé de porter en lui.
Je retiens aujourd’hui l’essentiel : un homme qui a servi son pays, qui y a cru, et qui n’a jamais cessé de penser qu’il pouvait faire mieux.
À sa famille, à ses proches et à tous ceux qui l’ont accompagné, j’adresse depuis New York mes condoléances les plus sincères et l’expression de ma profonde compassion. Que Dieu l’accueille dans Sa paix et donne aux siens la force de traverser cette épreuve.
Dr Chantal Colle










