À l’heure où la Guinée s’engage dans une phase décisive de son histoire politique, une exigence s’impose : regarder le passé avec lucidité pour refonder l’action publique. Gouverner ne consiste pas seulement à gérer l’instant, mais à prévenir les dérives, corriger les faiblesses structurelles et préparer l’avenir.
L’état des lieux est sans complaisance. Pendant longtemps, la gestion de l’État a souffert d’un déficit de rigueur, d’un contrôle insuffisant des ressources publiques et d’une confusion persistante entre intérêts privés et responsabilité collective. Cette situation a fragilisé l’économie, altéré la confiance citoyenne et limité la capacité de l’administration à produire des politiques efficaces.
La nouvelle gouvernance guinéenne, après la transition, ne peut se satisfaire de réformes cosmétiques. Le contexte appelle un courage politique réel, capable d’engager des transformations structurelles et institutionnelles durables.
La première priorité reste la restauration de l’autorité de l’État. Celle-ci passe par un contrôle permanent des gestionnaires des biens publics, la traçabilité des dépenses et l’évaluation systématique de l’action administrative. La puissance publique ne se décrète pas, elle se construit par la discipline, la cohérence et la responsabilité.
La lutte contre la corruption constitue le second pilier. Le renforcement de la CRIEF, dans ses moyens juridiques, humains et techniques, répond à une attente sociale forte. Il ne s’agit pas seulement de sanctionner, mais de dissuader, de récupérer les ressources publiques et de restaurer la crédibilité de l’État.
Mais une gouvernance efficace ne peut être seulement répressive. Elle doit s’inscrire dans une vision sociale ordonnée. Un pouvoir central fort n’a de sens que s’il garantit la justice sociale, la protection des plus vulnérables et l’égalité devant la loi.
La transparence devient alors un principe opérationnel. Comme le rappelait le juge Louis Brandeis, « la lumière du soleil est le meilleur des désinfectants ». Budgets ouverts, décisions publiques, indicateurs d’impact : la réforme administrative ne peut prospérer dans l’opacité.
Le chantier est difficile. Toute réforme sérieuse heurte des intérêts établis. Pourtant, la voix des citoyens rappelle l’essentiel : plus que la pauvreté, c’est le sentiment d’impuissance qui mine la cohésion sociale. Réformer, c’est redonner aux Guinéens la capacité de croire en l’action publique.
La démocratie et la bonne gouvernance ne produisent pas uniquement de la croissance économique. Elles fabriquent aussi de la confiance, de la stabilité et du lien social.
Un autre levier déterminant concerne le choix des hommes. Aucune transformation ne tient sans une administration fondée sur le mérite, la compétence et l’éthique. Le clientélisme affaiblit l’État ; la méritocratie le structure. Gouverner, c’est d’abord sélectionner ceux qui incarnent la réforme au quotidien.
La gouvernance de l’après-transition devra ainsi conjuguer exemplarité, réformes institutionnelles et cohérence stratégique. Il ne s’agit pas seulement de réécrire des textes, mais de transformer des pratiques.
La Guinée dispose de ressources importantes et de talents nombreux. La période qui s’ouvre offre une occasion rare : refonder l’État autour de la responsabilité, de la transparence et de la performance publique.
Faire l’état des lieux du passé n’est pas un exercice de mémoire. C’est un acte politique de lucidité. Et la lucidité reste toujours la première condition du progrès.
Abdourahamane NABE Analyste social et des questions de gouvernance [email protected]










