En Guinée, la contestation de l’action publique est devenue un réflexe courant. Inflation, services publics défaillants, abus d’autorité : le gouvernement concentre l’essentiel des reproches exprimés dans l’espace public. Cette critique est légitime. Mais elle mérite d’être complétée par une interrogation plus inconfortable : dans quelle mesure les dysfonctionnements dénoncés ne sont-ils pas aussi le reflet de pratiques sociales largement partagées ?
Dans le quotidien guinéen, les situations de spéculation, de surfacturation ou d’abus sont fréquentes. En période de tension, le carburant acheté à prix réglementé est parfois revendu à des tarifs prohibitifs à d’autres citoyens. Des services informels voient leurs coûts doubler sans justification, tandis que l’État est accusé de laisser-faire. Cette contradiction illustre un phénomène plus large : la frontière entre victime et acteur du système est souvent floue.
La chaîne est connue. Le citoyen dénonce l’injustice, mais peut lui-même la reproduire dès qu’il se retrouve en position de force, même temporaire. Le policier critiqué pour ses pratiques peut à son tour se plaindre du coût des soins médicaux. Le professionnel de santé accusé de cupidité dénonce ensuite le manque de sérieux des prestataires lorsqu’il devient client. Chaque maillon alimente un cycle de défiance généralisée.
Cette réalité pose un défi central à la gouvernance en Guinée et, plus largement, dans plusieurs pays africains : la réforme de l’État ne peut produire ses effets sans une transformation des comportements individuels et collectifs. La corruption ne se limite pas aux sphères institutionnelles ; elle s’insinue dans les interactions ordinaires, dans l’économie informelle, dans les rapports de pouvoir du quotidien.
Les discours religieux et philosophiques, très présents dans la société guinéenne, rappellent souvent que les sociétés finissent par être gouvernées à l’image de leurs pratiques dominantes. Sans en faire une lecture fataliste, cette idée invite à repenser la responsabilité citoyenne au-delà du seul vote ou de la protestation.
La veille démocratique ne saurait donc se réduire à la dénonciation des autorités. Elle suppose également un regard lucide sur les comportements sociaux qui minent la confiance collective. Car sans éthique partagée, ni exemplarité à tous les niveaux, la critique du pouvoir risque de tourner en rond.
Réformer l’État reste indispensable. Réformer les pratiques sociales l’est tout autant.
Abdourahamane NABE Analyste social et des questions de gouvernance.
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